16-25 ans, 16-30 ans, Santé : Santé mentale des jeunes : ce que montre la recherche en sciences sociales

Synthèse de la revue de littérature « Comprendre la santé mentale des jeunes », publiée en juillet 2026 par l'INJEP (Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire), rédigée par le sociologue Alex Maignan.

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La santé mentale des jeunes est devenue un sujet omniprésent dans les médias et le débat public, au point d’être érigée en « grande cause nationale ». Cette revue de littérature propose de prendre du recul sur ce constat de « crise », en s’appuyant sur les travaux de sociologie les plus récents. Elle ne cherche ni à confirmer ni à minimiser les difficultés des jeunes, mais à comprendre ce qu’elles recouvrent réellement et comment ce sujet est devenu un enjeu de société.

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Une notion à définir avant de parler de « crise »

La « santé mentale » n’est pas un terme neutre. Depuis les années 1940, l’Organisation mondiale de la santé la définit comme un état de bien-être, et non plus seulement l’absence de trouble psychiatrique. Ce glissement a considérablement élargi le champ de ce qui peut être qualifié de problème de santé mentale : des difficultés scolaires, familiales ou professionnelles peuvent désormais être lues à travers ce prisme. De la même façon, la catégorie « jeunes » (ici, les 11-30 ans) recouvre des réalités très différentes selon le milieu social, le genre ou le parcours de vie.

Ce que disent les chiffres, avec prudence

Les grandes enquêtes (Escapad, HBSC, Baromètre santé, EnClass, enquête Conditions de vie des étudiants) montrent des tendances préoccupantes sur certains indicateurs : les pensées suicidaires chez les 17 ans sont passées de 10,7 % en 2011 à 18 % en 2022, et les hospitalisations pour gestes auto-infligés augmentent nettement chez les adolescentes, alors qu’elles diminuent après 30 ans. Le taux de suicide chez les 15-24 ans reste toutefois stable et demeure le plus bas de toutes les tranches d’âge. Les filles et jeunes femmes sont systématiquement plus touchées que les garçons sur les indicateurs de détresse psychologique, tandis que la précarité économique, l’isolement social et les violences subies (notamment sexuelles) apparaissent comme des facteurs déterminants. Le rapport invite cependant à la prudence : les outils de mesure eux-mêmes, les seuils retenus et la médiatisation croissante du sujet influencent les résultats observés.

Comment la santé mentale des jeunes est devenue un problème public

Le rapport retrace comment, depuis les années 1980-1990, la souffrance psychique est devenue un langage légitime pour exprimer des difficultés sociales de toute nature. La jeunesse, période perçue comme intrinsèquement vulnérable, a été particulièrement investie par les politiques de prévention des « conduites à risque ». La création des maisons des adolescents dans les années 2000 illustre cette institutionnalisation. La pandémie de covid-19 a ensuite accéléré la visibilité médiatique et politique du sujet, sans en être l’unique origine : elle prolonge des dynamiques plus anciennes.

Des prises en charge multiples, entre désinstitutionnalisation et inégalités d’accès

Le paysage de la prise en charge s’est profondément recomposé : moins d’hospitalisations longues, mais une multiplication des dispositifs (maisons des adolescents, missions locales, école, prison, monde du travail). Les recherches montrent que ces dispositifs valorisent fortement l’autonomie et le « travail sur soi », une norme qui ne s’applique pas de façon égale à tous les jeunes selon leurs ressources familiales et sociales. Les familles jouent un rôle ambivalent, à la fois actrices essentielles de l’accompagnement et parfois en difficulté pour y répondre. Le milieu scolaire, universitaire et professionnel est de plus en plus mobilisé pour repérer le mal-être, sans toujours disposer des moyens pour y répondre.

Santé mentale et insertion professionnelle

Un chapitre du rapport porte spécifiquement sur le lien entre santé mentale, insertion et monde du travail — un enjeu qui concerne directement les acteurs de l’accompagnement des jeunes. Les études montrent que l’emploi est central dans les parcours de jeunes ayant des troubles psychiques, à la fois comme objectif d’indépendance financière et comme vecteur de reconstruction identitaire. Les missions locales, qui accueillent un nombre croissant de jeunes en difficulté psychique sans être un dispositif spécialisé, ont développé des pratiques de développement personnel (sophrologie, gestion du stress, confiance en soi) pour lever ce qui est perçu comme un frein à l’insertion. Cet accompagnement, souvent apprécié par les jeunes, repose cependant sur un cadre souple qui peut se heurter à la logique d’activation rapide vers l’emploi ou la formation, dominante dans les politiques sociales depuis les années 2000.

Les ressources que les jeunes mobilisent eux-mêmes

Au-delà des dispositifs institutionnels, les jeunes s’appuient sur des ressources variées : recours aux psychologues et psychiatres (en nette hausse chez les 18-24 ans depuis la crise sanitaire), réseaux sociaux numériques utilisés comme espaces de soutien et d’entraide (certaines chaînes Twitch fonctionnant comme de véritables « safe places »), diffusion large de catégories comme le TDAH, l’autisme, l’éco-anxiété ou l’hypersensibilité qui permettent de nommer un mal-être, et pratiques de bien-être ou de développement personnel. Ces appropriations sont socialement différenciées : la propension à consulter un professionnel ou à s’approprier un diagnostic dépend fortement du milieu social et du genre.

Ce qu’il faut retenir

Le rapport conclut sur trois points de vigilance pour interpréter les débats actuels sur la santé mentale des jeunes : la nécessité de ne pas réduire les évolutions observées à la seule crise sanitaire du covid-19, qui prolonge des dynamiques plus anciennes ; l’importance de resituer les difficultés psychiques dans les rapports sociaux (genre, classe, migration) qui les structurent ; et la vigilance à porter sur la norme d’autonomie, omniprésente dans les dispositifs contemporains, qui peut se heurter aux conditions sociales réelles des jeunes les plus vulnérables.


Cette revue de littérature, disponible auprès de l’INJEP, mobilise l’ensemble des travaux de sciences sociales publiés en France entre 2000 et 2025 sur le sujet.